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Annulation de la visite du Dalaï Lama en Belgique

Sénat belge, jeudi 17/02/2005, séance de l'après-midi
Questions orales

Mme la présidente. - Je voudrais saluer la présence, parmi nous, du représentant de l'Institut Yeunten Ling qui était à l'origine de l'invitation du Dalaï Lama à Anvers, à Huy et à Charleroi. Je le remercie. Nous savons qu'il a dû, en quelque sorte, faire face à une situation catastrophique.

Question orale de Mme Isabelle Durant au ministre des Affaires étrangères sur "l'annulation de la visite du Dalaï Lama" (nº 3-569)

Question orale de Mme Sabine de Bethune au ministre des Affaires étrangères sur "l'annulation de la visite du Dalaï Lama à la Belgique" (nº 3-579)

Mme la présidente. - Je vous propose de joindre ces questions orales. (Assentiment)

Mme la présidente. - M. Armand De Decker, ministre de la Coopération au développement, répondra au nom de M. Karel De Gucht, ministre des Affaires étrangères.

Mme Isabelle Durant (ECOLO). - Monsieur le ministre, je voudrais vous faire part de mon très grand étonnement.

Samedi dernier, durant une période de vacances parlementaires qui m'a évidemment, comme d'autres, empêchée d'interroger le ministre des Affaires étrangères, j'ai appris, comme tous les téléspectateurs de la RTBF, que la visite toute proche du Dalaï Lama était purement et simplement annulée. Mais, bien plus grave encore, c'est également de cette manière que furent informés les organisateurs qui travaillent depuis plusieurs années, et particulièrement ces derniers mois, à l'organisation de cette visite.

Vous conviendrez, monsieur le ministre, que c'est une première quant à la forme. Mais je voudrais également être informée sur le fond, sur les motivations de cette annulation et ce, d'autant plus que les communications des services et du ministre ont varié jusqu'à présent.

Le premier communiqué faisait état d'une décision prise par les services des Affaires étrangères.

Le second communiqué évoquait une décision du Dalaï Lama lui-même, après que le problème - je vous demande d'ailleurs quel est ce problème puisqu'il s'agit d'une visite privée - lui aurait été soumis.

Depuis, je m'interroge sur la teneur des communiqués, raison pour laquelle je vous interroge aujourd'hui.

La visite royale en Chine, un mois plus tard, est invoquée comme motif. Je ne vois absolument pas le rapport. La France, en 2004, alors qu'elle célébrait l'année de la Chine, a reçu en visite privée le Dalaï Lama sans qu'en aucune manière, cela ait porté préjudice aux relations diplomatiques et commerciales franco-chinoises.

Cette visite n'est d'ailleurs pas seulement celle d'un chef religieux et spirituel. C'est aussi celle d'un prix Nobel de la paix, d'un ambassadeur mondial de la paix. Sa venue était attendue par des dizaines de milliers de personnes en Belgique et à l'étranger, comme en témoignent les dizaines de milliers de visites et de commentaires déposés sur le site des organisateurs et l'ampleur des réactions dans le monde culturel, associatif et de la presse internationale. Il faut voir comment on traite la Belgique sur EuroNews aujourd'hui.

Après les incidents avec les autorités congolaises à propos desquels le ministre lui-même s'est fendu d'une carte blanche dans Le Soir - ce que je trouve amusant -, après sa décision de réduire la politique africaine à une politique humanitaire et de placer sa priorité en Asie, nous assistons aujourd'hui à l'annulation, du jour au lendemain, d'une visite attendue depuis plusieurs années. Je finis par me demander si le ministre a vraiment choisi de se fâcher avec le monde entier.

Mes questions précises sont les suivantes :

* Quelles sont les raisons exactes de l'annulation d'une visite privée prévue depuis cinq ans ?

* Où, quand, comment et par qui a été prise cette décision ?

* Cette décision est-elle réellement définitive ?

* Par rapport au tollé que suscite cette décision et dans le cas où elle serait maintenue, comptez-vous dédommager moralement et financièrement les organisateurs, à trois mois de l'événement ?

* Comment envisagez-vous, monsieur le ministre, de reprendre contact avec les milliers de personnes qui se sont manifestées pour faire entendre leur incompréhension, voire leur indignation ?

Mme Sabine de Bethune (CD&V). - Le Dalaï Lama, chef spirituel et politique du Tibet en exil, ne viendra pas en Belgique en juin. Selon le ministre des Affaires étrangères, il aurait pris cette décision " de son plein gré " pour ne pas créer un incident. Le Roi Albert se rend en effet en Chine au même moment.

La Belgique commet ainsi une douloureuse erreur diplomatique. L'économie ne doit pas primer sur les droits de l'homme et la liberté religieuse. Que cette décision soit la conséquence de pressions exercées par la Chine ou d'une erreur des Affaires étrangères, nous sommes de toute façon confrontés à une situation de no win que la Belgique aurait pu éviter. Le Dalaï Lama, qui s'est vu décerner le Prix Nobel de la paix, mérite plus de respect, de même que la communauté bouddhiste de Belgique. Il est par ailleurs inouï que le non-respect des droits de l'homme et de la liberté religieuse en Chine ait des conséquences pour la Belgique. Que le ministre des Affaires étrangères, par crainte d'indisposer les autorités chinoises, ait fait savoir au Dalaï Lama que sa venue en juin posait un problème, constitue une atteinte à la liberté religieuse et aux droits de l'homme dans notre pays.

Je voudrais que le ministre me dise les raisons précises de cette situation diplomatique douloureuse. Quelles mesures entend-il prendre afin de prouver au Dalaï Lama, à la communauté bouddhiste, aux organisations de défense des droits de l'homme et à l'ensemble des habitants de notre pays que nous respectons la liberté religieuse et les droits de l'homme ?

Mme la présidente. - Je partage le sentiment qui vient d'être exprimé ici puisqu'à l'origine, c'est ma ville qui avait lancé cette invitation.

M. Armand De Decker, ministre de la Coopération au développement. - Je vais vous faire part de la réponse préparée par le ministre des Affaires étrangères que j'ai l'honneur et le privilège de représenter au Sénat cet après-midi, comme beaucoup d'autres collègues qui m'ont chargé de répondre à des questions à leur place. Je prends donc les commentaires que vous venez de formuler avec le détachement qui doit être le mien en ce moment.

" Le 24 juin 2004, l'ambassadeur de Belgique à Pékin a transmis au ministère chinois des Affaires étrangères une proposition de date pour la visite officielle du Roi en Chine. Cette proposition émanait donc de la Belgique. À cette époque, le SPF Affaires étrangères ignorait que le Dalaï Lama projetait de se rendre en Belgique pour une visite privée en juin 2005.

Le 22 novembre 2004, une rencontre a eu lieu à Bruxelles avec l'envoyé spécial du Dalaï Lama. Au cours de cet entretien, jamais il n'a été question d'une visite du Dalaï Lama en Belgique. Le 1er décembre 2004, un autre envoyé du Dalaï Lama a annoncé aux Affaires étrangères que celui-ci se rendrait à Bruxelles en juin 2005 pour une visite privée. C'est alors seulement qu'on s'est rendu compte que la visite du souverain en Chine coïncidait avec celle du chef spirituel.

Le Dalaï Lama a compris le problème dès qu'on a sollicité son avis. Il a aussitôt annulé son voyage privé en Belgique. Pour lui également les intérêts diplomatiques l'ont emporté sur les intérêts religieux. Il ne peut donc aucunement être question d'une immixtion dans les affaires religieuses. L'élément essentiel a été l'incompatibilité diplomatique. Le Dalaï Lama a lui-même déclaré qu'il ne souhaitait pas perturber les relations de pays tiers avec la Chine.

Je rappelle qu'un séjour du Dalaï Lama, n'importe où dans le monde, ne peut jamais être considéré comme une mission diplomatique puisqu'il n'est pas le représentant d'un État.

Par ailleurs, je rappelle que le Dalaï Lama a déjà effectué trois visites privées en Belgique et qu'à chaque fois, il a eu des audiences privées avec des membres du gouvernement fédéral.

À aucun moment les autorités chinoises n'ont exercé des pressions pour contrecarrer la visite. Quiconque est familiarisé avec la politique étrangère chinoise sait qu'une visite officielle en Chine est incompatible avec un séjour simultané du Dalaï Lama sur le territoire de l'État visité.

En 1971, la Belgique a noué des relations diplomatiques avec la Chine, sans réserves quant au territoire de la République populaire de Chine. Pour la Belgique, le Territoire Autonome Tibétain fait donc partie de la Chine. Aucun autre pays qui entretient des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine ne conteste cela.

Par ailleurs, les raisons de l'annulation de sa visite privée par le Dalaï Lama sont celles reprises dans le communiqué publié par le SPF Affaires étrangères à cette occasion, à savoir la politique constante du Dalaï Lama de ne pas vouloir perturber les relations entre la République populaire de Chine et un pays tiers. Il n'y a pas d'autres raisons à sa décision.

La décision a été communiquée aux organisateurs par les services du Dalaï Lama. Seuls les organisateurs pourront vous dire comment, quand et par qui cette décision leur a été communiquée.

Comme il s'agit d'une décision prise par le Dalaï Lama, seul ce dernier est en mesure de répondre à votre question.

Les organisateurs sont en contact avec les services du SPF Affaires étrangères. À la suite de ces événements, des contacts ont été établis entre les organisateurs et les services du SPF. Par contre, il est impossible pour l'État de compenser les frais issus d'une décision prise par le Dalaï Lama.

Mes services et moi-même, sommes disposés à recevoir toute délégation qui souhaiterait nous rencontrer à ce sujet. "

À titre personnel, je voudrais ajouter que le Dalaï Lama est toujours le bienvenu en Belgique où il jouit de l'estime de tous. En ce qui me concerne, je serais particulièrement heureux de le rencontrer.

Mme Sabine de Bethune (CD&V). - La réponse du ministre n'est pas du tout convaincante. Dans cette affaire, les seuls perdants sont la diplomatie belge et la démocratie, parce que nous n'avons pas eu le courage de dire au Dalaï Lama qu'il était quand même le bienvenu dans notre pays, même en juin 2005, malgré d'autres visites officielles. Je le regrette profondément, tout comme l'absence de rectification.

Mme Isabelle Durant (ECOLO). - Monsieur le ministre, je vous demande de communiquer à M. De Gucht que je suis totalement insatisfaite de sa réponse. En effet, si, comme il le dit, il n'y a eu aucune pression des autorités chinoises, pourquoi cette visite n'était-elle pas possible ? Selon lui, tout le monde sait qu'il y a incompatibilité. Qui est ce " tout le monde " ? La visite du Dalaï Lama est une visite privée, contrairement à la visite de nos souverains en Chine qui est une visite officielle.

Enfin, après toutes les erreurs, fautes politiques et diplomatiques que le ministre De Gucht ne cesse de multiplier semaine après semaine, je crois que la politique étrangère de la Belgique aurait beaucoup à gagner de sa démission.

Je transmettrai au ministre des Affaires Étrangères les commentaires des intervenants.




Dernière mise à jour: 16.03.2005© 2005 Les Amis du Tibet