Le statut du Tibet, son histoire
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Pertinence des arguments de la Chine
Ainsi qu'il a été
dit au début, la Chine justifie sa présence
au Tibet par deux arguments: premièrement, le Tibet
a toujours fait partie intégrante de la Chine; deuxièmement,
le Tibet était économiquement et socialement
sous-développé et avait donc besoin d'être
"libéré".
L'analyse du statut
du Tibet faite dans la première partie montre que l'histoire
connue du Tibet remonte à 2.000 ans et que le Tibet
existe en tant qu'Etat depuis plus de 1.000 ans. Le Tibet
a subi, de temps en temps et à divers degrés,
l'influence des puissances environnantes.
Les Mongols au XIIIe siècle, les Mandchous au XVIIIe,
et les Britanniques au XXe ont tous fait valoir, pendant de
brèves périodes, certains droits sur le Tibet.
Au total, le Tibet a subi une influence considérable
de la part de puissances étrangères pendant
peut-être un peu plus de 200 ans.
Quant aux arguments
avancés pour prouver que le Tibet fait depuis toujours
partie de la Chine, la République populaire de Chine
n'a pu leur trouver aucune base, si ce n'est l'un ou l'autre
événement historique mineur au regard des grands
événements de l'histoire tibétaine.
Deux empereurs tibétains
ont épousé, au VIIe et VIIIe siècles
respectivement, des princesses impériales tibétaines.
Sans doute. Mais ce que les Chinois se gardent bien de préciser,
c'est d'abord, que les empereurs tibétains avaient
toute une série d'épouses -notamment, une princesse
népalaise- qui leur avaient été données
en mariage par les souverains de pays voisins, et ensuite,
que les princesses chinoises n'ont été accordées
à l'empereur tibétain qu'à contrecoeur,
sous la menace d'une invasion armée. La Chine fait
valoir qu'au cours de cette période antique de l'histoire
tibétaine, elle a eu un grand rayonnement culturel
au Tibet. Mais quel est donc le pays qui n'a pas subi l'influence
culturelle de ses voisins? L'ampleur d'un rayonnement culturel
est sans effet sur le statut politique ou juridique des Etats.
Et du reste, l'influence culturelle des voisins méridionaux
du Tibet, l'Inde et le Népal, a été infiniment
plus grande.
Autre argument de
la Chine: la domination mongole au Tibet au XIIIe siècle.
Comment le fait que les Grands Khans mongols, Kublaï
et ses successeurs, ont exercé une influence dominante
au Tibet peut-il bien prouver que le Tibet faisait partie
de la Chine? Laquelle Chine avait bien, pour sa part, été
assujettie par les Grands Khans mongols, qui ont régné
sur elle pendant 100 ans. Or les Mongols avaient soumis à
leur pouvoir la majeure partie de l'Asie et une grande partie
de l'Europe. Ces territoires font-ils également partie
de la Chine aujourd'hui, et la Chine va-t-elle pouvoir les
revendiquer aussi? Selon un tel raisonnement, on peut déclarer
que la Grande-Bretagne fait, par exemple, partie de la France,
sous prétexte que les deux pays étaient autrefois
assujettis à l'Empire romain.
La Chine prétend
ensuite que les relations entre la dynastie des Qing et le
Tibet sont la preuve formelle que le Tibet faisait, à
cette époque, partie intégrante de la Chine.
Les Mandchous ont exercé une influence au Tibet aux
VIIIe et XIXe siècles. Les empereurs mandchous ont
noué des liens religieux, et sûrement aussi politiques,
avec les Dalaï Lamas du Tibet. Ces liens étaient
du même ordre, quoique moins étroits, que ceux
que le Tibet avait eus avec les Mongols. A l'époque
où les empereurs mandchous avaient atteint le sommet
de leur puissance, après qu'ils eurent conquis la Chine
et installé la dynastie Qing, ils ont effectivement
exercé une influence considérable au Tibet.
Ils établirent un Résident à Lhassa avec
une petite escorte. Ils envoyèrent des troupes pour
aider le Tibet à repousser des envahisseurs. A certains
moments, ils intervinrent dans les affaires intérieures
du Tibet.
Aussi, le Tibet avait,
au zénith de la puissance mandchoue, un statut qui
comparable à celui d'un protectorat. Sous le régime
du protectorat, un pays peut offrir sa protection à
un autre Etat en échange d'une influence sur les relations
extérieures ou de la maîtrise complète
de celles-ci. Un pays peut stationner des troupes ou installer
un "Résident" dans l'Etat protégé
en vue de sauvegarder ses intérêts ou de conclure
des traités au nom de cet Etat. Un Etat protégé
ou satellite peut subir de diverses manières le contrôle
de son protecteur: intervention dans les affaires intérieures
ou extérieures, présence militaire, sphère
d'influence, exclusion de relations avec d'autres pays. Toutefois,
ni les protectorats ni les satellites ne perdent leur indépendance
pour autant. Si la présence de troupes étrangères,
une influence ou ingérence étrangère,
des alliances militaires ou même politiques impliquaient
la perte du statut d'Etat indépendant, combien d'Etats
indépendants le monde compterait-il encore actuellement?
A supposer même
que le Tibet ait connu une plus grande dépendance,
voire une perte d'indépendance sous l'empire mandchou,
nos conclusions restent valables. En effet, la chute de l'empire
mandchou en 1911 a mis fin d'emblée à toutes
les relations du Tibet avec son voisin oriental ainsi qu'à
toutes les relations entre les Dalaï Lamas et les empereurs
mandchous de la dynastie des Qing, de quelque nature qu'elles
aient été. De 1911 à 1950, le Tibet a
su se garder de toute influence étrangère indue
et s'est comporté à tous égards comme
un Etat totalement indépendant.
Si le Tibet n'a pas
entretenu un vaste réseau de relations internationales,
il reste que les pays avec lesquels il a eu des relations,
ont tous traité le Tibet à l'égal de
n'importe quel Etat indépendant. En fait, comme je
l'ai dit, le Tibet a été, au cours de son histoire,
un pays plus libre que la plupart des pays du monde. Il n'a
jamais été colonisé, tout au moins avant
1950, et il l'a été à une époque
où la plupart des colonies étaient en train
de trouver ou recouvrer leur indépendance. Le Tibet
était un Etat souverain en 1950, et depuis, il ne s'est
produit aucun fait de transfert de souveraineté à
la Chine. En conséquence, le Tibet est actuellement
un pays occupé illégalement.
La République
populaire de Chine a envahi et occupé le Tibet par
la force. Or, la souveraineté ne saurait être
acquise ou transférée par la menace ou l'usage
de la force, du moins depuis l'entrée en vigueur de
la Charte des Nations Unies. La RPC a imposé un traité
au Tibet sous la menace et par la force. En droit international,
des traités de cette nature sont nuls ab initio. Ils
sont donc sans effet, qu'ils aient ou non été
répudiés (comme le Dalaï Lama l'a fait
en l'espèce dès qu'il en a eu l'occasion).
La RPC maintient
son emprise sur le Tibet par le recours constant à
la menace et la force. Or, un droit de souveraineté
ne saurait s'acquérir par l'usage illégal de
la force; il ne saurait pas non plu s'acquérir par
l'usage prolongé de la force. Il pourrait en être
autrement si l'occupation était pacifique, si elle
était suffisamment acceptée et si les prétentions
de la Chine n'étaient pas contestées.
Les Chinois sont
toutefois obligés de maintenir des centaines de milliers
d'hommes de troupe au Tibet pour contrôler une population
de 6 millions de personnes. Les Tibétains se sont soulevés
à de nombreuses reprises. Le soulèvement le
plus connu, celui de 1959, a coûté la vie à
plus de 100.000 Tibétains. En 1972, 12.000 Tibétains
ont été tués. La guerilla antichinoise
s'est poursuivie jusqu'en 1974. La résistance clandestine
se renforce. Le gouvernement et la communauté en exil
opposent un déni constant aux prétentions chinoises.
Le gouvernement tibétain
en exil, qui est la continuation du gouvernement légitime
du Tibet indépendant à Lhassa, fonctionne comme
un vrai gouvernement - avec un exécutif, un législatif
et un système judiciaire- malgré des circonstances
difficiles.Pour parler avec un éminent spécialiste
du droit international, le juge D. Jessup, disons que: ì..rien
n'atteste mieux le dynamisme et la continuité de l'Etat
occupé que l'existence et l'activité d'un gouvernement
en exil ou, pour parler mieux et plus clairement, d'un Etat
en exil.î.
Le Tibet est le plus
grand territoire à avoir été dépouillé
de sa souveraineté depuis la Deuxième Guerre
Mondiale, et le gouvernement tibétain en exil est le
seul gouvernement en exil qui soit actuellement en exercice
dans le monde. Des annexions de cet ordre n'ont jamais été
reconnues, même pour des territoires plus petits. Rappelons
une fois encore que la RPC est un des défenseurs les
plus ardents du principe voulant que nul territoire ne peut
s'acquérir par la force, par des traités iniques
ou imposés par la contrainte, ou par le biais d'une
mainmise prolongée. Par conséquent, et de l'aveu
même de la RPC, le Tibet ne saurait être reconnu
comme faisant partie de la Chine.
Rappelons une fois
encore que la RPC n'a jamais fait valoir qu'elle avait annexé
le Tibet en 1950 ou depuis 1950. La RPC prétend que
son titre de propriété sur le Tibet est fondé
uniquement par l'histoire ancienne, d'où elle tire
les trois arguments cités. Or, comme on l'a vu, ces
arguments ne résistent pas à l'examen et ne
prouvent absolument pas que le Tibet aurait été
incorporé autrefois dans la Chine et serait devenu
partie intégrante de ce pays. Il s'en suit que le Tibet
est, à ce jour, un Etat indépendant de plein
droit. L'occupation persistante du Tibet par la Chine constitue
donc une violation grave du droit international.
Telle est l'interprétation
correcte de la situation et du comportement de la Chine ainsi
que de la manière dont elle traite la question tibétaine
au niveau international.
Enfin, la RPC prétend
que le Tibet était un pays arriéré et
que les Tibétains avaient besoin de l'aide chinoise
pour se développer. C'est ainsi qu'on a pu lire dans
la 'Beijing Review' un article représentatif de cette
conviction largement répandue parmi les Chinois, qui
annonce dans le plus pur style colonialiste: "...nous
sommes venus civiliser les pauvres indigènes arriérés...".
Le Tibet de 1950
était économiquement, socialement et technologiquement
sous-développé, c'est exact. Mais la plus grande
partie de l'Asie, y compris la Chine, l'était tout
autant à la même époque. Quelques pays
asiatiques étaient peut-être plus avancés
à cet égard, mais le Tibet n'était sûrement
pas très différent de pays tels que l'Afghanistan,
le Népal ou le Bhoutan, pour ne citer que quelques
exemples centre-asiatiques. Et quand bien même le Tibet
eût-il été particulièrement arriéré,
était-ce une raison suffisante pour l'envahir et l'occuper?
Ce qui m'a frappé
le plus lors de mes récents passages au Tibet, c'est
combien peu le niveau de vie des Tibétains s'est amélioré
en plus de quarante ans d'occupation chinoise. Sans doute,
les infrastructures ont été développées
et de nombreuses nouvelles constructions sont apparues dans
les villes, qui se sont agrandies, mais ces progrès
matériels ne profitent guère aux Tibétains
ordinaires. En réalité, l'occupation chinoise
s'est soldée pour les Tibétains par une somme
extraordinaire de souffrances et de privations, qui est sans
aucune commune mesure avec un quelconque progrès que
les Chinois pourraient prétendre avoir apporté
au Tibet.
Jamais auparavant
les Tibétains n'ont eu à subir une répression
politique, religieuse et physique aussi féroce, ni
de telles privations économiques, dont la famine. Il
ne doit plus rester une seule famille tibétaine dont
l'un ou l'autre membre n'ait pas été tué,
emprisonné ou maltraité.
Alexandre Solsjénitsyne
a dit du régime chinois au Tibet qu'il était
ìle plus brutal et le plus inhumain de tous les régimes
communistes de la planèteî.
Extrait de la prise de position de M. Michael
Van Walt Van Praag, professeur de droit international et Secrétaire
général de l'UNPO, à l'audition sur le
Tibet organisé à la Commission des Affaires
étrangères du Parlement allemand - Bonn, le
19 juin 1995.
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